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Poetry · Volume 15, Number 2

Songe à Lampedusa

Je te conterai

Pour la dernière fois

Mon histoire, ma vague

J’ai rêvé de toi

Comme on rêve d’un œil

Sans paupière

Une histoire habitant mes nuits

De veille

Les allées

De mon espérance enferrée

J’ai rêvé de toi

Comme on rêve

D’une main simple

D’un jour

Clair

Rêvé de matins

Où le jour

Ne tiendrait qu’à la flamme d’un radeau

Mais elle serait tout

Accord des cœurs

Faisant file

Sous les persiennes

Des discordes éteintes

~

Les ratures même

Seraient des cordes

De concorde

Où s’accorderaient

En un nouveau décor

Le jour et la nuit

Parfois le matin

Ne tiendrait qu’à une flamme

Mais elle serait tout

Cette aube

Par où brillerait

Les soirs en fête

Les nuits en joie

Et le matin

Qui vient

Et là j’avouerais cent fois

Les lignes de ma course folle

L’arabesque de ma cavale

Le champ de mes signes éventés

Je serais sur l’océan des exodes

De ceux que le bruit des vagues

Console !

De ceux faits de l’argile

Des palmes

~

Et je n’allumerais

Ni cierge

Ni chandelle

Aux yeux de l’océan

à nulle eau

Je ne dirais

La peine

Où se réverbère

Ma larme

Il y a bien

Pire qu’un radeau

à la dérive

La terre qui ferait naufrage

Le sol

De la conscience

Aride à la fraternité

Son océan

D’histoires

Où crissent les tragédies

Il y a pire qu’un radeau

à l’agonie

La terre oublieuse

D’être maternelle

~

Sa mine fléchée

De maximes dérisoires

Et le sourire pleurant

D’un œil éteint

Son humanité avariée

Et nous, écorchés

à coup de mots

à quintes amères

à corps déments

Et en rade des querelles

Qui parlerait pour les naufragés ?

Qui dirait la saignée ?

De ceux qui

Encore demain

Partiraient

Il y a bien pire qu’un radeau

à la dérive

La terre oublieuse

D’être nôtre

La terre qui aurait

Pu faire écran

Avant que ne surnagent d’immenses

Laitues

Aux cils des eaux

~

La mine grave

Le scenario mal léché

Biffant par grappes entières

Des lignes de vie

Dix ratures la minute

Sur les traits de mains de l’espoir

Mais les hommes ne seraient

Jamais que vents

Et leurs paroles

Et leurs prières sourdes

Silence où coulerait sa dernière prière

L’homme

Tout l’homme

Son testament

En lampée

Désespérée

à dos d’un radeau

Je serais

Vent

Par-dessus

Les murs des chancelleries

Souffle par-delà les armoiries

~

Et je dirais

Joyeux anniversaire

Femme de mes rêves

Muse de mes éveils

Pour toi cette gerbe d’accents

Chargés du cristal

De mes écrins

Et la vague ne serait plus onde

Et la grève ne serait plus sable

Mais électricité

Phosphore

Tout le phosphore

Du zénith à l’angle

Optimal

Géométrie

Toute la géométrie des sens

Réécrits

à l’aune d’un seul

De tes cils

Mais tu ne m’entendrais plus

Je serais vent

Par le vœu d’une barque

Allé à vaux-la-bière

Aux flancs d’un accueil inattendu

~

Des fois, je voudrais prendre

Un crayon à bille,

Lui souffler à l'oreille

Ce que la brise du matin

Dirait au sable du littoral;

Ce serait des mots

De tous les jours,

Des mots simples

Et onctueux mais si forts

Et si vivifiants . . .

Des mots faits du sable des îles

Des mots qui auraient su la poterie de la mer

Des mots à bille

Leur souffler

à l'oreille ce que la brise du matin

Dirait au vent du littoral...

Et ma terre

Notre terre

D’une rive à l’autre rirait

De mes espérances

Ma terre rirait

De mon rêve de grand air

~

Mon rêve

De jour

Dans l’œil

Du destin

Cent fois

Naufragé

Il en serait des vents comme des gens

Rencontres au détour d’un angle

Courses à l’unisson

Farandoles aux ruelles épanouies

Et les soirs d’amarres délacées

Il en irait des vents comme des gens

Semés

Les-un seraient tempête

Les autres

Brise

Adieux parfois célébrés comme des noces

Joies aux quais médusés

Et les gens souffleraient se rassembleraient

Se ressembleraient

Nulle énigme

La nature ferait consonance

Avec elle-même

~

Alors libre de ma terre

Je clamerais innocence

Et mon innocence serait d'oxygène

Je me l’offrirais volontiers évitant juste

D’en faire un cyclone

Personne ne m'empêcherait d'être chaste

La scène de l’innocence serait une grande berge sans marge

à elle j'irais à la vitesse de ma soif

Au rythme de ma fantaisie

Sans mimique

Sans préoccupation

Sans même souci d'élégance

Je réinventerais

Le feu des cales

à coup de suicides

Saisonniers

Et je dirais

Heureux les naufragés

Ils seront naturalisés

Heureux les absents

Des bières ils recevront

N’ont-ils pas levé le coude de l’ancre

Sacrifié aux bulles du rêve

Et nous monterait l’antique nausée

Des cales

Le chancre blasphématoire

Des chansonnettes salaces

~

Et nous monterait

L’écho du mal-de-mer

L'écho

Où cuveraient leur saoul

Toutes les colères séculaires

La tempête

Dans l'ovaire d’un naufrage

Sans horizon

Nous ne voudrions

De cette plaie à l’encoignure

Des mots

Nous ne voudrions

Du faux requiem

Des sympathies tardives

Ne voudrions des sourires de plâtre

à la rescousse

Des seules causes perdues

Ne voudrions des caresses langoureuses

Aux présences désertées

Ne voudrions de la poigne chaleureuse

Au matin consciemment

Refroidi

~

Et nous monterait l’antique nausée

Des cales

Le chancre blasphématoire

Des chansonnettes salaces

Et nous monterait

L’écho du mal-de-mer

L'écho

Où noieraient leur saoul

Toutes les colères séculaires

Mais

Où renaîtrait

Cet espoir

Au creux de soi

Qu’une Blanche

Indéfiniment

Ne vaudrait

Deux Noires

Sur la portée musicale de la vie